Pouvoir, mon beau Pouvoir…

Les parents de ma génération (quadragénaires et trentenaires, en gros) ne cessent de m’étonner positivement. A l’école de mes enfants, au travail, copines d’enfance, collègues de formation, amis d’amis : je perçois chez beaucoup l’envie d’analyser leur environnement, d’évoluer et de grandir.

Cela me réjouis car il me semble que les générations précédentes ont appuyé leurs vies sur des principes plus terriens, moins empathiques. Ce n’est ni bien ni mal, la pyramide de Maslow l’illustre bien; assurer la sécurité, l’indépendance, la solidité matérielle après la guerre et dans les années des premiers chocs pétroliers, c’était l’évidence même.

Au maximum ces générations ont donc atteint la partie Orange (besoin d’estime qui s’est traduit par l’envie de « faire carrière » et être reconnu) mais la pointe Rouge sur l’accomplissement de soi n’a pas vraiment constitué un débat majeur avant les années 2000. En gros, on s’accomplissait dans le travail, on visait un parcours successfull, et un compte en banque bien garni. Des Graal essentiellement matériels.

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Bien sûr les généralités sont dangereuses, je sais bien qu’il n’y a pas d’âge ni de période pour courir après l’argent, pas plus que d’âge pour s’interroger sur soi.

Je partage simplement ici mes observations du quotidien et le fait est que je suis entourée de gens de mon âge qui réfléchissent. Qui réfléchissent VRAIMENT.

Comment être plus serein? Plus juste? Un meilleur parent? Une meilleure personne?Comment respecter l’environnement? Quel exemple donner à mes enfants? Quel rapport ai-je à la vie? Comment être en harmonie avec mes proches?

Ces questions me passionnent car elles témoignent toutes d’une grande conscience de nous-même et de notre capacité à AGIR sur notre environnement au fond.

Le problème? Dès qu’on parle d’action, la question du POUVOIR n’est pas loin.

Car il y a mille manières d’agir. Les pires tyrans ont agi en pensant oeuvrer le bien commun (poke Mao, poke Staline). Vouloir le bien n’est donc pas la garantie ni d’avoir raison ni de savoir rendre soi-même et les autres heureux.

Avec les enfants et dans chacune de nos familles, il en va de même. Des millénaires de patriarcat ont abouti à une vision de l’action parentale assez lapidaire : j’ordonne, tu obéis.

Il existe une infinité de variations mais les relations intra familiales à leur grande majorité peuvent être résumées à des luttes de pouvoir : l’enfant qui grandit lutte (souvent pour son indépendance), les parents luttent pour leur intégrité (ou ce qu’ils appellent le respect).

(NB : C’est une notion qu’il est toujours utile d’interroger, chacun voyant le respect à sa manière. Rien ne saurait être plus dangereux que de brandir cet étendard…je vous rappelle que dans certaines rues et/ou dans certains pays, un simple regard ou une simple jupe peut être interprétée comme un insupportable manquement…alors avant de parler de respect assurez-vous que votre référentiel est celui de votre interlocuteur sinon le dialogue de sourd est assuré. Et vous n’êtes ni plus beau ni plus malin que la personne en face de vous, vous êtes juste différent d’elle … et il y a fort à parier qu’elle pense la même chose de vous, Clotilde Dussoulier l’explique bien ici).

Alors OUI, le temps a fait son oeuvre, l’évolution des moeurs et Mai 68 aussi, bien des nuances sont venues teinter ces rapports lapidaires entre les parents et les enfants mais si l’on est honnête le diptyque initial reste intact : le parent a le pouvoir, l’enfant a le droit…de se taire.

Même les parents qu’on peut qualifier de démissionnaires sont victimes de ce diptyque : puisque la société, les bons conseils des aînés, vont tous dans le sens de « Tu dois tenir ton fils », « ta fille doit te craindre, c’est ça le respect »…ils échouent à activer la sacr-sainte polarité Parent Puissant/ Enfant Obéissant. Ils échouent certes, mais toujours dans ce cadre imposé.

Pourtant j’ose le dire : je suis convaincue qu’il est possible d’exercer une action au sein de sa famille sans mettre en oeuvre de mécanique de POUVOIR.

Oui chers amis je vous révèle cette idée folle : on peut agir, on peut influer, on peut changer les choses y compris sur ces petits êtres si fatigants qu’on appelle enfants sans exercer sur eux de pouvoir (au sens où on l’entend communément, c’est-à-dire le pouvoir car je suis le plus fort, le pouvoir car je suis le plus vieux, le pouvoir car je suis le plus riche).

Aujourd’hui je pense même que c’est là toute l’erreur initiale. En élevant nos enfants dans un climat ou le pouvoir régule tout car c’est le levier le plus puissant, immédiat et reptilien (va te coucher parceque je l’exige, écoute la prof parceque c’est obligatoire, tais-toi car tu me dérange, sois sage et fais-toi tout petit), on enseigne à nos enfants la crainte, la conformité, l’absence d’esprit critique.

Et on leur apprend à plaire. A écouter cette petite voix qui dit de sourire à la dame, d’être courtois voire déférent voir flagorneur…des qualités reconnues et encouragées par tous ceux, nombreux sur leur chemin de vie, qui se montreront fort sensibles à la flatterie et à la vanité. Le corbeau et le renard n’ont pas pris une ride.

Quelle indépendance d’esprit et quelle force peut naître sur ce terreau? Quelle conscience de lui-même et quel chemin de vie un enfant peut-il emprunter quand sa boussole est celle de l’obéissance?

Ce qui est paradoxal, c’est que dans le même temps la société, les médias, le business valorise les audacieux, les iconoclastes, ceux qui cassent les codes et ont un regard personnel sur les choses. Il faut inventer de nouveaux terrains, défricher, rompre, parler différemment, être disruptif. Tout ce que les parents et l’école s’emploient quotidiennement à gommer!

Vous en connaissez beaucoup des parents qui se targuent d’avoir un enfant « disruptif »? On me dit dans mon oreillette qu’on dirait plus communément « super relou et mal élevé ».

Du coup, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : si vous rêvez que votre enfant devienne un grand artiste, un inventeur, un médecin précurseur, un entrepreneur à succès? Il y a fort à parier qu’il y parviendra beaucoup mieux s’il a grandi dans un climat d’ouverture, de bienveillance, de nuance, que si vous l’avez élevé dans la crainte de l’adulte et dans la parole sacrée du professeur.

Rien ne dit qu’il ne parviendra pas à connaître ces grands destins, les enfants polis et conformes savent réussir (et même mieux que les autres puisqu’ils ont intégré tous les codes sociaux implicites ou non qui leur feront réussir les concours et examens, entretiens d’embauche et tests RH) simplement il mettront probablement des années à se débarrasser du pouvoir exercé sur eux et du carcan auquel ils se conforment…voire ils n’en sortiront jamais. Leur capacité à exécuter ce que l’on attend d’eux dans tous les domaines est inversement proportionnel à leur capacité à se rendre heureux et à écouter leurs inclinaisons naturelles… quand on veut être parfait, on fait plaisir aux autres, rarement à soi-même. Le burn-out dont on entend tant parler en est une manifestation criante.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit… Bien entendu, il est important qu’un enfant apprenne, grandissent avec des références, se forge des repères. Je dis simplement qu’il est encore mieux d’apprendre dans la joie, de grandir avec confiance et de construire un socle et non un cadre paralysant si l’on veut laisser à nos enfants la possibilité de devenir des êtres éveillés, autonomes et capables avant leur 50 ans.

Un exemple : la politesse est-elle une valeur cardinale à leur enseigner? … l’empathie ne serait-elle pas peut-être une compétence plus large et efficace ? Elle mènera tout aussi bien à votre objectif de politesse mais en empruntant un chemin plus dense et construit auquel l’enfant sera sensible, celui d’une attention sincère à l’autre. 

C’est toute la méthodologie relationnelle expliquée par Thomas Gordon et fortement inspirée des principes de communication non-violente (CNV). Je vous rassure, lorsque vous appliquez ces principes, vous ne renoncez pas à vos objectifs et vous ne faites pas des enfants-roi. La CNV ce n’est pas dire à votre enfant « Mon petit chéri, tu peux faire tout ce que tu veux, maman/papa ne veut pas te contrarier ».

Vous faites simplement le choix d’avoir une relation équilibrée avec eux, d’élaborer des solutions gagnant-gagnant, de ne pas user de la force ou de la contrainte dans vos rapports avec eux. C’est l’anti-force, c’est l’anti-manipulation : vous choisissez de dialoguer avec votre enfant et vous lui permettez ainsi de devenir autonome, confiant et de comprendre profondément POURQUOI il fait les choses au lieu de le lui ordonner.

Le résultat? Des enfants qui se régulent mieux puisqu’ils comprennent pourquoi ils font les choses, des enfants qui sont confiants et ouverts dans leur rapport avec les adultes, des enfants qui interrogent le monde qui les entoure.

C’est vrai que cela prend plus de temps, que les effets sont moins immédiats et nets que le dirigisme mais en ce qui me concerne, j’applique ces principes depuis plusieurs mois et le niveau d’engueulades à la maison a diminué de 50 à 70%, les rapports entre les enfants sont plus mesurés (en donnant l’exemple de dialogue constructif, je découvre que je leur ai indirectement appris à mieux construire leurs interactions entre eux) et les problèmes se résolvent en groupe avec des bonnes volontés réciproques au lieu d’être imposées et mal acceptées.

Ici on peut faire un parallèle avec le monde de l’entreprise où le management paternaliste et/ou dirigiste a montré ses limites et où l’entreprise libérée, la disruption, l’autonomie et la confiance commencent à apparaître comme des concurrents sérieux à la baguette et au management old school avec bâton et carotte.

Catherine Gueguen**, célèbre pédiatre explique d’ailleurs : « Les humiliations verbales ou physiques, des jugements définitifs (tu es méchant, bon à rien), altèrent le cerveau des petits. Ils freinent ses apprentissages (troubles de la mémoire, de la réflexion et de la pensée) et provoquent des troubles de comportement (agressivité, relations conflictuelles aux autres etc.). Quant au stress répété (reproches, menaces ou chantage), il détruit littéralement des neurones du cerveau des enfants compromettant durablement leur  développement affectif et cognitif, leur épanouissement et l’harmonie de leur future vie d’adulte ».

Les jugements définitifs m’apparaissent ainsi comme le plus grand méfait de l’éducation dirigiste : comment assener à des enfants de 5, 6 10 ans qu’ils sont « gentils » ou « méchants » ou « pas sages » ou « malpolis » et que sais-je encore? Un comportement reste un comportement, il peut être regardé, commenté, débattu, mais en aucune manière il ne saurait résumer la personnalité d’un être en construction. Le problème? En pensant que ces phrases sont anodines, vous crées ce qu’on appelle des prophéties autoréalisatrices. L’enfant devient ce que vous lui répétez…ou luttera inlassablement contre vous et ces paroles malheureuses, engendrant un lot d’incompréhensions et de résistance sans fin.

Le parallèle entre école et cellule familiale est ici intéressant. L’école (pour mille raisons qui tient aux effectifs, au manque de moyens, aux dogmes) a adopté la même technique d’exercice du pouvoir : on ne travaille pas avec l’enfant, on ne collabore pas avec lui, on ne lui donne pas de voix ni d’existence propre, on lui demande d’exécuter des tâches en silence et on l’étiquette (enfant sage, agité, malpolis, ingérable, moteur…).

Et c’est bien normal car on sait aujourd’hui grâce à divers travaux de recherches que l’école a développé une vision industrielle de l’élève qui ne sait pas répondre à la variété des personnalité, des cerveaux, des besoins. Si l’on fait une métaphore agricole, c’est de la monoculture avec tous les effets pernicieux que l’on connaît (assèchement des sols, monotonie, désuétude des autres cultures…). Du coup, tout ce qui sort du cadre établit apparaît comme divergent, chronophage, pénible…

Pourtant il y a fort à parier que l’intelligence de vos enfants (et la vôtre!) rentre mal dans cette monoculture. Vous le savez sans doute, on identifie aujourd’hui huit types d’intelligence, cette courte vidéo explique cela super bien. Vous retrouvez-vous dans ces descriptions? Où vous situez-vous? Où est votre enfant? Où est votre conjoint, vos amis, vos parents? Et pensez-vous que l’école a prêté attention et vous a aidé à développer votre génie ou vous a-t-on imposé le référentiel classique des forts-en-maths et des grosses capacités de mémorisation ?

Einstein l’a très bien dit : « Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide ». Ne trouvez-vous pas que l’école et la famille sont les lieux où des enfants se persuadent jour après jour qu’ils sont stupides, insuffisants, anormaux ? Pouvoir mon beau pouvoir, qu’as-tu fait de moi?…

Observez par exemple le schéma traditionnel d’organisation d’une classe : le rôle de l’élève est d’écouter, d’écrire, et seule la position assise est envisagée.

Il est alors fréquent d’entendre les enseignant (et leurs parents) déplorer des élèves qui «ne tiennent pas en place».

Alors que le corps des élèves n’est tout simplement pas un sujet de préoccupation. Or, je ris jaune car l’INRS* explique que «la pénibilité croît avec l’immobilité. L’impossibilité de bouger accroît l’inconfort de n’importe quelle position». Et là, petits et grands sont logés à la même enseigne : plus l’inconfort augmente, plus l’attention diminue. On pense donc dès le plus jeune âge qu’on est stupides et agités alors qu’on était juste…humain.

Ce que j’en conclue? L’injonction parentale, l’injonction de l’école : « Reste à ta place »! n’ont jamais été plus inefficaces et délirantes qu’aujourd’hui.

Pour être un adulte pleinement vivant, riche et contribuer à la société il faut précisément éviter de rester à sa place. Je ne prône pas la révolution, je préconise de changer d’angle, de faire des pas de côté et d’oser renoncer aux relations de pouvoir pour entamer un dialogue plus juste avec vos proches. Certes ce dialogue vous expose plus, certes vous pouvez perdre le contrôle, oui vous pratiquez le pouvoir et la manipulation depuis des années et c’est fort confortable mais quel monde voulez-vous? Et que risquez-vous vraiment ? 

J’ai pris il y a 7 mois ce parti modeste et stimulant de réduire autant que possible ce qui relève des relations de pouvoir dans ma vie et chaque jour j’attaque la montagne…c’est dur mais quel bonheur, quelle légèreté, quels résultats! J’avance avec bonheur. Je suis enfin à la bonne place. Pouvoir mon beau pouvoir, tu ne m’attraperas pas…

Work in Progress.

** Catherine Gueguen  » Heureux d’apprendre à l’école »
*INRS : «Prévention des risques liés aux positions de travail statique» – fiche pratique de sécurité ED 131

 

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