Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008…mieux vaut tard que jamais)

J’ai navigué dans ce livre pendant 3 semaines. Le titre énigmatique fait référence à une phrase de Goethe : « Ce n’est pas impunément qu’on erre sous les palmiers et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux ».

Et ce n’est effectivement pas rien que de se promener dans ce roman de 976 pages qui navigue du Brésil des années 80 à l’Europe jésuite du 17e siècle, retrace la vie de personnages aussi différents les uns des autres qu’ils sont dépeints avec une folle virtuosité…il y a Eléazard, le journaliste au point mort qui entreprend l’étude de la vie d’Athanase Kircher, moine et scientifique surdoué du 17e à l’intelligence remarquable sans intuition aucune… de sorte qu’il s’est employé toute sa vie à explorer des théories fumeuses, au nombre desquelles la plus remarquable fut sans doute qu’il se persuada d’avoir déchiffré les hiéroglyphes. Il en fit donc des traductions parfaitement fantaisistes mais très distrayantes lorsqu’on les découvre cinq siècles plus tard.

Il y a aussi l’italienne mystérieuse Leonora, la fille d’Eléazard – Ménoa – junkie magnifique et princesse en quête d’absolu, Elaine la géologue brillante au bord d’une découverte historique…ils sont tous là, beaux ou laids, vibrants et imprévisibles, malhabiles invités de la flamboyante nature brésilienne…Ce livre est un chef d’oeuvre!

Prenez 1 mois, 1 an, faites-en votre livre de chevet et buvez-le à petites doses, il vous enchantera. Une narration impeccable, tenue du début à la fin, des personnages dont l’évolution contrecarre toutes les évidences, des contextualisations folles, des descriptions d’une précision et d’une imagination peu communes… J’ai aimé chaque minute de ce récit qui m’emmenait je-ne-sais-où et m’a laissé un goût de je-ne-sais-quoi…

J’en profite aussi pour vous raconter une anecdote à propos de ce livre et de son éditeur ZULMA .
Cette année, je suis allée en touriste, seule, au Salon du livre. J’ai toute ma vie vécu dans l’amour absolu de la littérature et ne m’être jamais rendu dans ce temple relevait du malentendu que j’entendais régler à la faveur de mon année de liberté.

J’ai aimé chaque minute de cette balade (sauf peut-être le moment où une trés vieille harpie en fauteuil roulant a entrepris d’engueuler vigoureusement toutes les personnes sur son chemin, dont moi. Nous avons fini par comprendre que son fauteuil robotisé s’arrêtait dès qu’un obstacle se présentait dans les 5 mètres autour d’elle, ce qui doit être certes très agaçant  et expliquait sa bruyante tyrannie à l’égard des malheureux passants du périmètre maudit).

Naturellement, beaucoup d’animations étaient proposées, j’ai même reconnu le long chapeau d’Amélie Nothomb et le corner France Culture mais j’étais inexplicablement attirée par les conférences données par les éditeurs.

Je me rends compte que ce métier m’attire comme un aimant, que je ne suis pas tombée dans l’édition professionnelle par hasard et que lire, corriger, échanger avec un auteur puis le publier me semblent décidément faire partie des grands bonheur de ce monde.

J’ai donc assisté à plusieurs conférence dont l’une était proposée sous le titre énigmatique de « Juke Box Zulma ». Finalement, il s’agissait d’une conférence donnée par la fondatrice de la maison, Laure Leroy. Celle-ci invitait le public à choisir un titre de cette maison aux désormais célèbres couvertures psychédéliques pour qu’elle nous en raconte la petite histoire, les coulisses.

Lorsqu’elle nous a raconté l’histoire de « Là où les tigres… » je me suis dit qu’il fallait VRAIMENT que je me procure ce livre. Figurez-vous que Jean-Marie Blas de Roblès avait envoyé son manuscrit à 40 maisons d’éditions…après avoir mis 10 ans à écrire le livre !  39 refus plus tard, et les éditeurs lui expliquant d’une seule voix qu’un livre d’une telle longueur ne trouverait jamais son public, Jean-Marie s’apprêtait à l’enfermer dans un tiroir définitivement.

La seule maison ne lui ayant pas encore répondu étant ZULMA, il prit la peine toutefois de les contacter afin de recueillir leur avis sentence officielle. Là, branle-bas de combat : le manuscrit dormait sous une pile de livres depuis 1 an mais avait été identifié comme potentiellement intéressant. Sentant l’affaire curieuse, Laure s’est donc employée à lire ce copieux document en quelques jours puis naturellement est tombée en amour devant ce récit fou et l’a publié avec le succès que l’on sait aujourd’hui.

Ci-dessous quelques exemples des fameuses couvertures psychédéliques : 

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Moralité artistique : ne cherchez pas à donner au public ce qu’on l’imagine vouloir. Donnez-lui simplement le meilleur de vous-même (et trouvez un éditeur courageux, aussi).

Cela me fait penser à une phrase que me répétait dans ma précédente vie un brillant entrepreneur lorsque je tentais de lui expliquer qu’il fallait se conformer à quelques principes de communication s’il voulait que son site web soit consulté. Et lui de me répondre inlassablement cette citation de Henry Ford : « “Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils auraient répondu des chevaux plus rapides.”

De l’intérêt d’avoir plus d’imagination que cette sacro-sainte Demande…

 

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